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Familles contemporaines

Familles bi-nationales 

L’association des couples et des familles binationaux (www.ig-binational.ch) a pour objectif de renforcer les liens interculturels et de soutenir ses membres dans leur diversité. L’association est actuellement implantée en Suisse allemande seulement.

Diversité des formes de vie familiales en Suisse

Dr. Lucrezia Meier-Schatz, Conseillère nationale,  Secrétaire générale Pro Familia Suisse, Membre de la commission fédérale de coordination pour la politique familiale

1er novembre 2003 – publié en 2004 – cahier spécial «Binational», éd. 2004

 

Introduction

Depuis les années 90, les études scientifiques se suivent : coûts des enfants, familles marginalisées, discrimination en fonction du domicile, du canton, de l'origine, de l'accès aux prestations... Les partis politiques gouvernementaux ont donc du se pencher sur la famille et le débat sur la politique familiale a enfin gagné au cours de la dernière décennie en intensité, mais les autorités politiques n’ont pour l’heure pas développé de concept qui permette à la famille – c’est-à-dire à cette communauté de vie au sein de laquelle une génération apporte son soutien à l’autre – de s’épanouir sans être discriminée par rapport aux personnes dépourvues de responsabilités à l’égard d’une autre génération. Le clivage entre ces groupes de personnes s’accroît.  

Toutefois il est important de relever que les défis restent nombreux : ainsi contrairement à certains pays européens qui ont cherché à mettre en place des mesures cohérentes pour accompagner la transformation des conduites familiales et en particulier de la situation des femmes vers plus d’égalité, notre pays maintient une image plus traditionnelle de la famille. Cette image s’exprime à travers les politiques ou plutôt l’absence de politique qui tend à maintenir un certain ordre de valeurs. L’absence de politique n’est pas neutre, elle témoigne d’une attitude qu’il faut analyser. Elle peut être délibérée ou simplement le fruit d’un manque d’informations sur l’évolution.  

Ainsi face à l’émergence de nouveaux modèles de vie familiale, face aux répercussions sociales et économiques de ces modèles, face donc à l’interaction qui lie la situation du marché de l’emploi, la situation des femmes dans notre société, les choix de politique familiale oscillent entre le soutien généralisé et l’aide ponctuelle en cas de besoin. Les choix de politique familiale s’inspirent généralement plus du vécu personnel des acteurs politiques que d’un savoir reposant sur l’étude d’analyses scientifiques portant sur les différents facteurs économiques, sociaux, affectifs des familles. Cette méconnaissance des faits ou ce refus d’accepter une autre réalité, aboutit à des choix qui s’appuient fréquemment sur une opinion souvent influençable.  

L’élaboration d’une politique familiale cohérente peut être guidée dans un certain sens (favorable ou défavorable au groupe familial) si le texte de la Constitution précise ce qu’il faut entendre par famille. Si le législateur ne porte pas une attention spéciale aux conséquences des choix politiques, la politique familiale deviendra de plus en plus une politique d’assistance aux femmes (autre indice de l’individualisation du droit). Les pères seraient alors les grands absents.

 

1. Les modes de vie en transformation

Notre société est très individualisée et les couples qui optent pour une famille sont de moins en moins nombreux. Nous comptons dans notre pays plus de 30% de personnes vivant seules, 33% des couples n’ont pas d’enfants, 20% des femmes renoncent à la procréation, c’est le taux le plus élevé d’Europe. Le taux de fécondité des Suissesses est de 1.27 alors que le taux de fécondité des femmes d’origine étrangère est en moyenne de 1.9. Les couples binationaux ont tendanciellement un nombre d'enfant légèrement supérieur à la moyenne suisse mais inférieur à ceux où les deux parents sont originaires du même pays non-suisse. Autre fait, parmi les mariages conclus récemment, un couple sur trois est binational, soit que le partenaire appartienne à la première ou à la deuxième génération.

Un regard sur le passé explique le nombre croissant de mariages binationaux. Dans les années 60, en pleine expansion économique, la migration n’était pas un fait strictement individuel, la décision se prenait au sein de la famille, car celle-ci joue un rôle très important dans les efforts d’adaptation des individus au nouvel environnement, dans la confrontation avec une réalité inconnue, parfois hostile, ainsi que dans la transmission culturelle. A la migration primaire s’ajoute par la suite souvent la migration secondaire, c’est-à-dire le regroupement familial. Ainsi la migration en Suisse est extrêmement diversifiée – retenons ici la fréquence accrue des doubles appartenances, c’est-à-dire des mariages mixtes et des possibilités de combiner nationalité d’origine et nationalité du pays d’accueil.

 

2. Réalités économiques, sociales et culturelles

Face aux différents projets de migration et aux différents motifs de migration nous avons l’obligation de tenir compte de la complexité de la situation des familles en migration et d’éviter les généralisations. Car la migration prend sens pour ces acteurs dans le projet qui justifie le dépassement de leur espace social et culturel d’origine. Ce projet – migration initiale à la recherche de mieux-être économique, d’une fuite devant les conflits, d’une quête en un avenir meilleur – mobilise toutes les ressources des personnes migrantes. Le projet subit aussi de nombreuses reformulations de la part des acteurs, car l’espoir d’un avenir meilleur, d’une intégration sociale réussie confronté à la réalité quotidienne en terre parfois hostile ne laissent pas les migrants indifférents et les soumet à d’énormes contraintes, lesquelles peuvent bien sûr devenir les opportunités recherchées.  

Les projets de mariage binationaux placent de nombreuses familles face à des nouveaux défis – les changements des équilibres intra-familiaux dus aux conceptions de la vie familiale qui diffèrent des traditions d’origine. Les rapports entre le couple subissent des mutations en raison des défis auxquels le couple doit faire face dans un environnement hostile ou inconnu pour au moins un des partenaires. La personne immigrée du couple est tendanciellement coupée de ses ressources sociales traditionnelles, elle se recentre ainsi sur elle-même à la recherche des équilibres de pouvoir internes entre époux, équilibres qui peuvent selon les origines de l’une ou l’autre personne entraîner des changements très importants. Bien entendu, toutes les modalités de concrétisation et de la réalisation du projet de vie en commun dépendent également de l’entourage et du potentiel de la socialisation familiale. Les acteurs opèrent donc la sélection entre les traits de la culture d’origine à retenir et ceux qui seront abandonnés dans le processus d’insertion dans la nouvelle culture du partenaire.  

Par ailleurs dès que se réalise au sein du couple le souhait d’enfant, la réalisation du projet de migration et de l’interculturel prend une nouvelle dimension. L’analyse des jeunes de la génération de la phase migratoire des années 60 et 70 touchant en particulier les populations du sud de l’Europe démontre que la mobilité sociale des jeunes ne comporte pas obligatoirement une distanciation d’avec les familles d’origines de l’un des parents. Souvent la cohésion de ces familles représente au contraire une ressource appréciée et mobilisable dans la poursuite du projet individuel et familial de mobilité et affirmation sociale.

La réalité de la dernière phase migratoire du siècle dernier, de la phase migratoire des pays balcans avec une origine culturelle, religieuse et ethnique très diversifiée n’est pas comparable avec le processus migratoire des années 60. Le modèle d’acculturation du partenaire, des enfants est le fruit des interactions avec une population plus ou moins ouverte ou hostile au processus de migration. Il serait par conséquent erroné d’éviter de parler des discriminations statutaires ou ethniques dont sont l’objet certaines familles binationales – ces discriminations sont réelles, sur le marché de l’emploi, dans les cycles scolaires, dans les rites culturels de la société d’accueil qui se heurtent aux rites du pays d’origine et qui fragilisent l’identité personnelle et les repères sociaux. Les discriminations sont aussi juridiques – nombreuses lois ne sont pas adaptées aux réalités (p.ex.octroi d'un visa pour la visite d'un grand-parent), elles le sont encore moins lorsque ces familles font face à des difficultés : Comment régler le droit de visite en cas de divorce? Une famille reconstituée et binationale a-t-elle la possibilité de faire venir les enfants du partenaire étranger pour réaliser le regroupement familial ? Quelle aide revient aux familles binationales frappées par l'invalidité du partenaire étranger ne résidant que depuis peu dans notre pays ? De même, notre législation présente des lacunes importantes à combler en ce qui concerne les parents concubins.  

 

3. Objectifs pour une politique familiale cohérente respectueuse des modes de vie des familles binationales

Les analyses démontrent que l’intégration et la coexistence de deux cultures restent dans ces projets de vie familiales binationales la clé du succès de la cohabitation et de l’enrichissement réciproque.  

Face au nombre croissant de familles binationales, nous constatons de grandes différences entre les milieux socio-économiques et socioculturels du partenaire d’origine étrangère. Ces différences ont un impact considérable sur la situation psychosociale de la famille puisque la position sociale et le parcours d’intégration, la situation face à la formation et les opportunités de formation, l’état de santé et l’état du revenu et du logement seront autant de facteurs déterminants pour une intégration réussie dans la société d’accueil. Nous ne disposons toujours pas d’analyses détaillées des réalités économiques des familles binationales. Elles ne comptent pas à priori parmi les working poors, alors que les familles migrantes sont plus nombreuses dans cette catégorie.
         

Le rôle des parents – surtout de la personne originaire du pays d’accueil – doit être de transmettre les valeurs et les normes pour que la famille ait la faculté de puiser dans ses propres ressources pour développer son type de vie familiale. Les biographies individuelles et familiales, avec leurs capacités particulières de développer des projets de vie suffisamment flexibles pour s’adapter aux nouvelles situations seront déterminantes, pour les adultes – mais aussi et surtout pour les enfants. Il est dans ce contexte indispensable que la société d’accueil offre des structures adéquates pour permettre aux familles plutôt traditionnelles de pouvoir se tourner vers l’avenir et d’accepter les défis de la société d’accueil. Or de toute évidence, la prise en compte de cette dimension psychosociale n’est pas du ressort de toutes les familles, d’où la nécessité d’un accompagnement ponctuel et soutenu.  

Notre société ne se penche pas suffisamment sur les richesses de l’apport des familles binationales, elle ignore leur potentiel et leur mode de vie, et ne dispose par conséquent pas de réponses adéquates aux problèmes qui peuvent se présenter. L’isolement du partenaire d’origine étrangère – surtout s’il s’agit de la femme – est énorme, sa discrimination souvent flagrante, et en l’absence de réseaux d’entraide, le clivage entre les désirs liés à la mobilité et à la migration et la réalité devient insupportable. Notre société ne peut tolérer ces discriminations qui ne s’arrêtent généralement pas à la personne migrante mais qui incluent tous les membres de la famille binationale, surtout si elle appartient à une couche sociale peu privilégiée.

Nous savons que les relations intercommunautaires peuvent exercer une fonction d’intermédiaire entre les familles binationales et les valeurs du pays d’accueil. Ne nous refusons donc plus à reconnaître le capital relationnel bi-référentiel que représentent ces nouveaux modes de vies et de comportements élaborés en migration. Le processus acculturatif des individus, jeunes et adultes, dépend très largement des réponses que nous élaborons ensemble.

Je souhaite de tout cœur à toutes les familles binationales ce potentiel de ressources pour faire de leur communauté de vie et de partage des valeurs, une société plus ouverte sur le monde.